Investisseur·e : ces stéréotypes qui menacent vos décisions

Les stéréotypes sociaux sont des croyances partagées à propos des attributs/caractéristiques (personnalité, intelligence, compétences etc) de certains groupes sociaux. Par exemple, l’idée selon laquelle les femmes seraient “moins fortes en mathématiques ou plus propices à l’échec que les hommes” fait partie des stéréotypes de genre qui ont la peau dure.

Le problème ? Ces stéréotypes, qui agissent souvent à notre insu, sont une simplification de la complexité du réel. Résultat : ils peuvent donner lieu à des généralisations abusives à partir de quelques exemples non nécessairement représentatifs des groupes en question et nous induire en erreur. Plus qu’une question éthique, ils entravent la performance individuelle et collective en entreprise et dans la société entière. Dans quelle mesure ? Et comment les contrecarrer pour prendre des décisions éclairées ? Pascal Huguet, directeur de recherche au CNRS vous partage certaines des connaissances acquises au cours des 50 dernières années d’études scientifiques sur le sujet.

Des stéréotypes tenaces qui trouvent leurs origines dès l’enfance

Des centaines d’études menées aux 4 coins du globe démontrent que les stéréotypes de genre sont omniprésents et qu’ils ont de réelles conséquences sur les choix d’orientation, les processus de recrutement, la promotion des femmes, etc. Zoom sur plusieurs d’entre elles pour y voir plus clair.

#1 - Le poids des stéréotypes de genre sur les performances cognitives

En 2007, les chercheur.se.s Huguet et Règner proposent à deux groupes d’élèves mixtes de collège d’observer une figure géométrique complexe et de la reproduire de mémoire. Pour le premier groupe, on le présente comme un “exercice de géométrie” et pour le deuxième, comme “un exercice de dessin”. L’objectif à travers cela ? Savoir si la simple présentation du test comme un test de géométrie suffit à entraver la performance des filles. 

Ce que l’on observe ? Alors que le test était  exactement le même dans les deux conditions de l’étude, les filles se montraient inférieures aux  garçons lorsque la “géométrie” était évoquée mais supérieures à eux lorsque le dessin était au contraire évoqué.“dessin”.

Un phénomène qui se poursuit au fil des années ? Malheureusement oui : c’est ce que met en avant une autre expérience de 2010 (Régner, Smeding, Gimmig, Thinus-Blanc, Monteil, et Huguet) qui consistait à faire passer un test de logique difficile à un groupe mixte d’étudiants en écoles d’ingénieur. Pour le premier sous-groupe il était mentionné que des différences de résultats entre les genres étaient attendues, sans préciser la nature de ces différences, tandis que pour l’autre on signalait qu’aucune différence n’était prévue. Sans surprise, dans le premier cas, les filles obtenaient un score  inférieur à celui des garçons alors que dans le second, filles et garçons produisaient le même score. Quelles leçons tirer de ses deux expérimentations ? La conscience d’avoir “mauvaise réputation” en maths/géométrie interfère avec la performance des filles pour créer une réalité en apparence conforme à ce que véhicule le stéréotype même . En psychologie sociale, on parle de “menace du stéréotype”. “Pour réussir dans ces domaines stéréotypés, les jeunes filles doivent faire face à cet obstacle supplémentaire” souligne Pascal Huguet. En plus d’invalider l’hypothèse d’une supériorité masculine d’ordre biologique il n’ y a en réalité aucun article scientifique démontrant cette supériorité dans les domaines considérés), ce nouvel éclairage fondé sur l’action des stéréotypes explique en partie la désaffection des filles et des femmes pour les filières scientifiques et techniques.

#2 - L’impact de la stéréotypie sur les investisseur·es

Loin d’être cantonnés à l’univers académique, ces stéréotypes se retrouvent aussi au niveau des organisations, parfois même de manière encore plus insidieuse. 

Pour le comprendre, regardons de plus près l’étude “Entrepreneurship Theory and Practice” des spécialistes Balachandra, Briggs, Eddleston et Brush. Le contexte ? 185 hommes et femmes entrepreneurs pitchent devant 18 investisseur·es en capital risque. Puis ces dernier·es décident immédiatement après s’il·elles souhaitent en savoir plus sur l’entreprise en vue d’un financement potentiel. 

La bonne nouvelle : autant de femmes que d’hommes sont retenus pour le second tour (donc pas de biais de sélection défavorable aux femmes à première vue). Mais un “biais subtil” est apparu, défavorisant les personnes (hommes ou femmes) qui ont adopté, durant leur présentation, un comportement jugé typiquement féminin. Moins détectable de prime abord, ce prisme social reste redoutable sur toute prise de décision.

La face cachée de l'iceberg : les biais implicites

Mettre en évidence les stéréotypes de genre n’est pas toujours facile : les personnes interrogées se limitent souvent à des réponses socialement acceptables au détriment des stéréotypes recherchés. Pour les sonder et éliminer ce biais de désirabilité sociale, des méthodologies plus subtiles ont vu le jour. C’est le cas notamment des tests d’associations implicites qui consistent à classer rapidement des mots dans des catégories, en enregistrant les temps de réponse avec une grande précision : 

  • Pour certaines questions, les classements à produire sont compatibles avec le stéréotype recherché.
  • Pour d’autres, ils s’opposent à ce même stéréotype. C’est dans cette configuration que la vitesse de classement peut chuter et révéler la présence du stéréotype en mémoire à long terme. 

En 2019, dans le cadre d’une collaboration entre le laboratoire de psychologie sociale et cognitive (CNRS/Université Clermont Auvergne), le Laboratoire de psychologie cognitive (CNRS/Aix-Marseille Université), et l’Université de British Columbia, les spécialistes ont cherché à démontrer le poids des stéréotypes dans la  sous-représentation des femmes en matière de  la recherche scientifique. “Une question clef à l’heure où beaucoup de personnes pensent que les questions de stéréotypes sont réglées” précise Pascal Huguet. Effectivement, au CNRS, on compte 35 % de chercheuses en moyenne toutes disciplines confondues. Et comme à l’échelle sociétale, ce pourcentage diminue à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie.

Leur terrain d’enquête ? 40 jurys responsables d’évaluer les candidatures pour des postes de directeur ou directrice de recherche au CNRS, de la physique des particules jusqu’aux sciences politiques. Ce qui en ressort : 

  • Pour tous les jurys (hommes et femmes) il y a une tendance à associer  implicitement, « science » avec « masculin« . 
  • Plus les jurys montrent cette tendance et ignorent ou minimisent les biais défavorables aux femmes (environ la moitié des jurys), moins les femmes sont promues. 
  • En revanche, plus les jurys reconnaissent la possibilité de biais défavorables aux femmes et moins les stéréotypes implicites ont d’influence sur leurs décisions.


Vous l’aurez compris : personne n’est épargné par les biais, même les scientifiques y sont enclins. Mais alors, comment faire ?

La sensibilisation : le point de départ pour déjouer les préjugés

Selon Pascal Huguet, “les résultats de ces études montrent la voie à suivre pour parvenir à contrôler l’impact des biais implicites : la sensibilisation et la formation.

C’est d’ailleurs en partant de ce constat que SISTA a lancé (Un)bias : un projet mêlant installation artistique gonflable, campagne de sensibilisation et étude scientifique. Le but de ce dispositif ? Accueillir une série de tests d’associations implicites menés par des chercheurs affiliés au CNRS. Un bon moyen pour permettre à chacun·e de découvrir sa propre vulnérabilité face aux stéréotypes de genre (sur la science, la réussite économique et entrepreneuriale) et d’obtenir son “score de biais” individuel

Déployée lors de grands évènements comme Vivatech, le SISTA Summit ou encore auprès d’entreprises comme Google, cette bulle de débiaisement a déjà fait ses preuves auprès de nombreuses personnes. Et si vous étiez les prochaines ? C’est par ici pour en savoir plus et vous lancer. 

Pour aller plus loin :

Être conscient·e de ces biais cognitifs est un premier pas pour diminuer leur impact. En tant qu’investisseur·e, vous pouvez également mettre en place un certain nombre d’actions sur l’ensemble de votre processus d’investissement. Programmes de scouting, anonymisation des candidatures, transparence… Dans notre article juste là, on vous partage plusieurs bonnes pratiques pour rendre l’investissement plus inclusif.

Pascal Huguet est Directeur de Recherche de Classe Exceptionnelle au CNRS, directeur de l’unité mixte de recherche « LAPSCO » (Laboratoire de Psychologie Sociale et Cognitive) qui est une unité de recherche du CNRS et de l’Université Clermont Auvergne, unité intégrant une centaine de personnes

Pascal est également membre du Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN), en charge dans ce cadre du groupe de travail sur l’égalité filles/garçons.

Ses recherces portent sur la régulation sociale des fonctionnements cognitifs, en particulier les influences liées à la présence des congénères (humains et primates non humains), à la mémoire autobiographique, aux processus de comparaison sociale, et aux stéréotypes sociaux en rapport avec le genre (en mathématiques et en matière de raisonnement et de capacités visuo-spatiales), ou liés au vieillissement cognitif (en matière de capacités mnésiques et de fonctions exécutives). Nominé par la « Society for Experimental Social Psychology » (SESP) et l’« American Psychological Association (APS) » pour « contributions remarquables et soutenues aux sciences psychologiques », P. Huguet est auteur ou co-auteur de 140 publications scientifiques et de nombreuses communications dans des congrès pour la plupart internationaux.